Cet obscur objet de haine et de désir
J'ai découvert par la newsletter du Monde Diplomatique la sortie de ce film remarquable à en juger par les extraits vidéo présentés : J'ai très mal au travail, cet obscur objet de haine et de désir, de Jean-Michel Carré.
Le sujet de la déshumanisation de l'entreprise est redoutablement sérieux et grave pour saluer cette initiative. Cette ex-salariée de Moulinex qui témoigne, voir le site de la boutique du Monde Diplomatique, est d'une lucidité incroyable et d'une profondeur bouleversante. Toute personne qui exerce une responsabilité de vie ou de mort professionnelle sur ses collaborateurs, autrement dit manager ou dirigeant, a le devoir déontologique de regarder cet extrait. D'ailleurs, je l'intègre sur le champ à mon programme de Leadership que j'anime à HEC.
L'entreprise est effectivement devenue inhumaine mais ce n'est ni la faute de la crise, ni la faute de Wall Street, c'est la faute d'une société qui façonne des comportements individualistes dès l'école où toute l'éducation encourage et valorise le succès individuel sans jamais organiser la découverte de comportements d'entraide et de solidarité. La société a une jambe droite guerrière hypertrophiée et une jambe gauche altruiste atrophiée. Elle boite. Avez-vous déjà entendu dire "C'est un gentil manager ?". Si c'est le cas, n'était-ce pas pour signaler sa faiblesse plus que pour saluer un comportement souhaitable ?
C'est aussi la faute des hommes qui assument des responsabilités de management sans avoir la maturité requise. Les processus de sélection des managers n'évaluent en rien l'état de santé mentale ou le degré de développement personnel des candidats. Or, une personne qui n'a pas fait la paix avec son ego sera une bombe à retardement au déclenchement imprévisible et incontrôlable. C'est ce que dénonce l'excellent Bob Sutton, Professeur de Management à la Stanford Business School, dans son livre "The no-asshole rule", traduit en français par "Objectif Zéro-Sale-Con".
Alors que devenir un Manager confère un pouvoir considérable et signifie une responsabilité immense, cette évolution est totalement banalisée. Vous devenez Directeur Financier parce que vous étiez suffisamment bon dans votre job de niveau n-1 et non pas parce que vous aviez les qualités personnelles et l'humanité requises pour mener une équipe. Que les entreprises ne s'étonnent alors pas de voir s'exprimer la manifestation de l'Effet Lucifer.
Pourtant les modèles conceptuels et les outils existent.
La mesure de l'intelligence émotionnelle en est un exemple simple. Peut-on être un bon manager sans atteindre des scores satisfaisants sur les compétences interpersonnelles, l'empathie, la connaissance et la maîtrise de soi. Les résultats des études sont catégoriques, la réponse est non.
Les échelles verticales de développement de la personne, celle de Carl Rogers, le PMAI de Pearson-Marr, la Spirale Dynamique, les niveaux de conscience de Gebser sont autant de représentations convergentes de l'évolution de la personne vers la maturité. Il n'y a de réel leadership possible qu'aux stades les plus élevés des ces échelles, signifiant l'atteinte d'un niveau de conscience intégral, ou aperspectif comme le dit Gebser. Une position capable d'embrasser la diversité de l'humanité et de son écosystème, à des années-lumière des rivages et des ravages de l'ego.
Dans les entreprises, avec le 360°, il est aujourd'hui facile de détecter rapidement des comportements déviants et d'encourager des comportements bienveillants... à condition que ses résultats aient un poids suffisant dans le processus d'évaluation des managers. Un manager ayant de mauvaises appréciations systématiques en 360° devrait être réorienté vers des fonctions d'expertise, non de management.
Le 360° devrait également être utilisé dans l'enseignement. Que se passerait-il si les enseignants étaient aussi évalués par leurs élèves au lieu du simulacre organisé par l'inspection académique ?
Aujourd'hui, le 360° reste réservé aux élites de quelques entreprises, c'est une aberration. Si j'étais fraîchement diplômé, je ne mettrais pas les pieds dans une entreprise qui n'a pas mis en place cet outil d'auto-régulation des comportements.
Ma vision très personnelle, que vous ne partagerez peut-être pas, est que dans les prochaines années, les jeunes vont considérablement modifier leur orientation. Par eux-mêmes et sous l'influence de leurs parents. Ils seront de moins en moins nombreux à vouloir rejoindre les rangs des entreprises installées. Ils créeront les leurs pour y instaurer des valeurs humanistes, ils s'orienteront vers l'artisanat, la création artistique, l'associatif et l'humanitaire, qu'il soit lointain ou de proximité. Les grandes entreprises réagiront alors sous contrainte pour endiguer la pénurie de talents et s'aligneront.
Dans son dernier numéro, Courrier International ne titrait-il pas "Fini l'arrogance et la brutalité. Bonjour la gentillesse, la bienveillance, la générosité, la solidarité" en consacrant un dossier aux initiatives qui fleurissent pour rétablir un monde plus humain : The Kindness Offensive ou World Kindness par exemple.
Une nouvelle société attend son heure, plus équilibrée, plus harmonieuse, plus épanouie. Je m'en réjouis par anticipation.
Posté par selfway le février 13, 2009 à 12:35 AM | Cet obscur objet de haine et de désir
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