Entretien avec Pierre Chappaz, entrepreneur, fondateur de Kelkoo

En France, pays de bien maigre tradition spirituelle, le mot spiritualité n’évoque bien souvent que deux univers : d’un côté, celui des religions, croyances a-rationnelles bien souvent inavouées, de l’autre, celui des sectes si dramatique. Aussi est-il rare de croiser la route d’un chef d’entreprise reconnu revendiquer son besoin de spiritualité. C’est pourtant le cas de Pierre Chappaz, entrepreneur, VC, fondateur de Kelkoo, l’une des plus belles réussites de l’internet européen. Pierre a accepté de partager avec nous son expérience de la spiritualité et de débattre de son rôle potentiel dans la conduite des entreprises.

Selfway : Quand votre rencontre avec le bouddhisme a-t-elle eu lieu et quel en a été le déclencheur ?

Pierre Chappaz - Vous dites que la France est pays de bien maigre tradition spirituelle ? je n’ai pas cette impression en regardant l’histoire: depuis les grottes de Lascau en passant par les grandes cathédrales, l’inquisition et les croisades, Pascal, Le Père de Foucaud…La France a été un pays de grande recherche spirituelle. Ma génération a été la première à débrancher de la religion chrétienne. Nous étions athées et souvent communistes et flower people…

L’eau a coulé sous les ponts. Mais nous allons tous à l’océan ;-D

Un ami à moi était le traducteur du “Livre tibétain de la vie et de la mort“ de Sogyal Rinpoche, j’ai tout naturellement lu ce livre qui m’a profondément marqué. Je le lisais dans le train entre le petit village près de Nemours ou j’habitais et la Défense ou je travaillais chez IBM. Une heure et demie de transport dans chaque sens cela donne le temps de méditer! Déjà bien avant de lire ce livre, j’étais sensible à la philosophie bouddhiste qui m’apparaissait comme l’antidote au stress de la vie business…un stress lié à la charge de travail, aux rapports de force professionnels, à la projection permanente vers le futur…La philosophie bouddhiste peut aider très concrètement à vivre mieux chaque instant. Pas seulement cette philosophie bien sûr, mais en ce qui me concerne les idées du bouddhisme me conviennent assez bien, c’est une religion sans dieu, ou plutôt dieu c’est nous. Je m’intéresse particulièrement aux idées et aux pratiques de méditation, mais j’ai plus de mal avec le folklore qui est aussi pesant que celui des religions d’Occident.

J’essaye de vivre à fond l’instant présent. J’ai vu la mort de très près à 20 ans lors d’un accident d’escalade et cela a radicalement changé ma vision de la vie, depuis ce moment je crois que je suis plus concentré sur chaque instant.

Selfway : Suite à l’annonce de votre départ de la Présidence Europe de Yahoo, vous aviez déclaré souhaiter prendre du recul, en particulier en vous retirant quelque temps au Tibet. Comment cette envie de retraite spirituelle s’est-elle imposée à vous et que vous a-t-elle apporté ?

Pierre Chappaz - Je suis allé faire un long trekking au camp de base de l’Everest au début de l’année et j’ai beaucoup apprécié les Sherpas, des gens qui vivent comme ils l’ont toujours fait sans se laisser détruire par la soi-disant modernité. Je n’ai pas encore fait de retraite spirituelle, juste des voyages et quelques conférences (de Sogyal Rinpoché précisemment). Je ne me sens pas encore prêt pour cela même si cela viendra sans doute. La difficulté c’est que je veux approfondir ma compréhension de moi-même et de la philosophie bouddhiste, mais je trouve certains aspects de cette philosophie pesants et répétitifs. En fait…je ne suis pas Bouddhiste, juste sympathisant !

Selfway : Confucius a dit "Qui ne sait se gouverner soi-même, comment pourrait-il gouverner les autres ?", qu’en pensez-vous ? Les managers l’ont-ils compris ? Connaissez-vous beaucoup de managers qui pratiquent des exercices spirituels ?

Pierre Chappaz - J’aime vraiment beaucoup cette réflexion qui me parait très juste ! Un manager qui n’a pas confiance en soi, qui n’est pas bien dans sa peau, ne pourra pas être vraiment ouvert aux autres. Souvent cela va de pair avec un comportement rétrograde, un manque de communication, un type de management très hiérarchisé et autoritaire. Ce qui est aux antipodes des conditions nécessaires au succès : pour obtenir la mobilisation de chacun au sein d’une véritable équipe il faut savoir écouter, respecter chaque individu, encourager la communication, déléguer et responsabiliser autour d’une compréhension profonde des objectifs… un manager qui ne sait pas se gouverner lui-même ne peut pas gouverner son équipe de cette manière. Pour ces managers un peu autistes, l’information c’est le pouvoir et la hiérarchie un rempart. Il faudrait effectivement leur faire faire quelques exercices spirituels pour qu’ils se détendent, apprennent à faire confiance et à se faire confiance, qu’ils prennent la vie du bon côté pour eux et pour les autres ! J

Je ne sais pas si beaucoup de managers font de la méditation, c’est tellement antinomique avec leur consommation effrénée du temps…par contre beaucoup d’entre eux lisent des ouvrages de développement personnel et de philosophie c’est déjà ça !

Selfway : Face à ce monde complexe, peut-on être un vrai leader sans apprendre à recourir à l’intuition et à la méditation, et plus précisément, dans votre formidable aventure Kelkoo avez-vous utilisé de telles approches ? Si oui, dans quel type de décision, de contexte, et comment avez-vous procédé ?

Pierre Chappaz - Un vrai leader est quelqu’un qui a une vision et sait mobiliser autour de sa vision son équipe, ses actionnaires, les clients… on appelle aussi cela le charisme. Avoir de l’intuition est fondamental bien sûr mais c’est presque tactique, ce qui compte c’est vraiment la vision et la capacité à rayonner, ce qui est bien plus facile si on se sent serein intérieurement. Durant ces années un peu folles de Kelkoo, avec les soubresauts violents du marché, on m’a souvent demandé si je n’étais pas stressé. Ma réponse était invariablement non, parce que j’avais confiance dans ma vision et dans la capacité de mon équipe à la réaliser. Cela peut paraître prétentieux mais c’est vrai : je n’ai pratiquement pas connu de moment de stress, en tout cas de stress négatif, car le stress positif, l’adrénaline de l’excitation… celle-là je l’aime ! Je la retrouve d’ailleurs dans mon sport, l’escalade.

Selfway : L’entreprise est un lieu de performance économique. Peut-il aussi, ou même doit-il être, celui de l’épanouissement individuel et du développement de soi ?

Pierre Chappaz - Ca me parait évident ! c’est bien pour ça que j’ai créé Kelkoo, pour mon épanouissement et celui des autres personnes qui ont participé à l’aventure. Pour moi l’entreprise est un jeu : je me suis toujours défini comme le coach, non pas celui qui va sur le terrain marquer des buts (même si j’aime cela aussi…), mais celui qui sélectionne les joueurs, leur trouve un rôle, les entraîne et leur apprend à former une véritable équipe. Ceci quels que soient les conflits d’egos qui peuvent exister et qui existent nécessairement au sein d’une équipe, car si les joueurs sont vraiment bons ils ont aussi de fortes personnalités ! Mon but en tant que coach de Kelkoo était de gagner le match, mais en se faisant plaisir. Notre devise était : playing to win ! L’épanouissement personnel cela vient d’abord du plaisir que l’on a de pratiquer un travail. Ce plaisir devient passion, et le travail devient un jeu.

Selfway : L’heure de la convergence semble avoir sonné. C’est vrai en technologie, ça l’est aussi dans le domaine spirituel. Au Mind&Life Institute, Bouddhisme et Psychologie se rejoignent, en Psychologie Intégrative, Ken Wilber unifie et synthétise psychologie, philosophie, spiritualité. Progressivement une vision holistique du monde semble renaître. Croyez-vous en un renouveau spirituel, un changement de plan de conscience ?

Pierre Chappaz - Ouf ! tout cela me paraît bien compliqué… je crois avant tout au travail que chacun peut faire sur soi même. En s’améliorant soi-même on ne peut que faire du bien aux autres.

Je ne vois pas de phénomène collectif majeur qui serait à l’œuvre aujourd’hui en tout cas en Occident. Depuis l’envahissement du Tibet par les chinois, le bouddhisme tibétain s’est certes répandu dans les pays occidentaux et influence positivement à mon avis la culture de nos pays…mais de là à parler d’un changement de plan de conscience il y a plus qu’un pas ! Cette influence reste assez marginale et de surface. Les gens qui sympathisent avec cette pensée n’ont généralement pas révolutionné leur vie, moi le premier !

Il en va différemment en Orient ou l’Islam connaît un véritable renouveau mais en prenant une dimension politique, avec les problèmes que l’on sait.

Si des convergences permettent aux individus d’atteindre un état de conscience supérieur, au-delà de toutes les religions, alors elles peuvent prendre le sens d’une nouvelle réalité spirituelle.

Selfway : Quels sont vos auteurs favoris, ceux qui ont contribué à façonner votre parcours spirituel ? Quels livres nous recommandez-vous particulièrement ?

Pierre Chappaz - Outre “Le Livre de la vie et de la Mort“ de Sogyal Rinpoché, le livre « re-fondateur » je mentionnerai Eckart Tolle “Le pouvoir du moment présent“ un livre qui contient des trésors, et Anthony De Mello “Appel à l’Amour“.

La conclusion que je tire de la lecture de ces ouvrages est, avec les mots d’Alexandre ? “il est temps pour les hommes et les femmes d’aller au-delà de toutes les religions qui nous ont amenées jusqu’ici pour enfin trouver ce dont elles parlent, ce que l’on appelle parfois Dieu en nous.“

Selfway : Merci Pierre d'avoir accepté de vous dévoiler une part de votre intimité et de vos secrets de leader !

Posté par selfway le octobre 14, 2005 à 09:42 PM | Entretien avec Pierre Chappaz, entrepreneur, fondateur de Kelkoo dans Capital Humain, Interviews | Commentaires (5) | TrackBack

Entretien avec Laurent Ryckelynck, Fondateur de Togeth'art

L'entreprise est un lieu de création. Elle est une personne morale qui a une urgence vitale de créer, des produits, des services, de la valeur ajoutée, pour croître. Comment se fait-il alors que seule la Raison prime en entreprise ? Les managers n'auraient-ils pas acquis la maîtrise de processus alternatifs permettant à leurs collaborateurs de puiser dans la richesse de leur sensibilité ?
Des questions auxquelles Laurent Ryckelynck, le fondateur de Togeth'art, apporte son "regard sensible".

Selfway - Bonjour Laurent Ryckelynck, vous avez une trajectoire peu banale, pouvez-vous nous en résumer les grandes lignes :
Laurent Ryckelynck - J’ai une formation HEC et une expérience assez variée en entreprise, aussi bien en terme de taille (Danone, La Centrale, deux cabinets de courtage d’assurance spécialisés, des start-up) qu’en terme de fonction : contrôle de gestion siège et usine à mes débuts, puis commercial, marketing et direction générale. En fait, j’adore l’entreprise et l’énergie des projets. Mais un jour, j’ai eu un véritable coup de foudre devant une sculpture de Antonio Canova, à Venise, et un nouveau monde, celui de l’art, s’est ouvert devant moi. J’ai cherché à acquérir les savoir-faire dans la plupart des domaines des arts plastiques, comme la sculpture, le dessin, la peinture, l’encre, etc. Et j’ai creusé patiemment ! Finalement, lorsqu’on va assez profond, quelque soit le domaine, on atteint une sorte d’essence. Et j’ai renoué le fil de mes deux passions, l’art et l’entreprise, en fondant Togeth’art qui est spécialisé dans les solutions par l’art.

Selfway - Quel a été le déclencheur de cette rupture qui vous guida vers la peinture ?

Laurent Ryckelynck - Pour qu’un déclencheur opère, il faut un désir, une attente. Je trouvais que l’horizon proposé par l’entreprise, qui se gère souvent sur le trimestre, voire d’heure en heure, était un peu court. J’ai eu besoin d’un lien avec le plus profond de l’humain au travers d’une activité intemporelle, qui nous pose les mêmes questions qu’il y a deux mille ans, et les posera encore dans 2000 ans. Pour prendre ce recul, l’art, qui nous offre un socle de quarante mille années de productions, est bien placé. Et puis je voyais bien que le rationnel qui habite la société et surtout l’entreprise est parfois en excès. Je me demandais si le complément d’une approche sensible ne permettrait pas d’avancer de façon plus équilibrée.

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Selfway - Quels sont vos travaux personnels qui présentent le mieux votre style et votre regard ?
Laurent Ryckelynck - J’ai vécu une expérience fondatrice en peignant et dessinant chaque jour pendant 365 jours. C’est ce que j’ai appelé le Voyage en Peinturie. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, c’est surtout la relation entre le mental et le geste de dessiner. L’élément de base, à ce niveau, c’est le trait. Chaque trait est important, et il y en a de plusieurs dizaines à plusieurs centaines dans un dessin. Si tous les traits sont justes, le dessin est bon. Je dessine encore très régulièrement, en essayant de me libérer suffisamment pour que chaque dessin soit une aventure remplie de surprises et d’imprévus.

Selfway - Parlez-nous de Togeth'art, quelle est l'idée qui préside à cette entreprise ?
Laurent Ryckelynck - Au cours de ma découverte de l’art, j’ai eu accès beaucoup plus facilement au plaisir de la pratique qu’à celui la connaissance. Esprit rationnel à la base, j’ai mis du temps à me rendre compte que, dans une œuvre, il n’est pas du tout indispensable de savoir qui l’a faite, dans quel style et à quelle époque. J’ai donc commencé à travailler sur les ressentis seuls, à comprendre d’où ils viennent et ce que l’on peut en faire. Pour découvrir un nouveau regard, que j’appelle « considérer », qui a ses règles propres. C’est alors que j’ai fait le lien avec mes expériences de management ; je me suis rendu compte que ce nouveau regard, une fois maîtrisé sur une œuvre d’art, peut aussi être porté ailleurs, par exemple sur un projet. J’entends par projet tout ce qui réunit une équipe dans un avenir commun, que ce soit à long terme, dans un projet d’entreprise ; ou à plus court terme, au sein d’une équipe projet. Dans ces cas, le nouveau regard permet un niveau de dialogue très intéressant entre les regardeurs, ce qui en fait un formidable outil pour des équipes.

Selfway - Rencontrez-vous de la peur de la part des participants, comme celle par exemple de dévoiler des aspects plus profonds, voire secrets, de leur personnalité ?
Laurent Ryckelynck - Au départ, il y a une certaine expectative. De l’art dans l’entreprise … ? Mais de la peur, non, bien au contraire. Une fois que chacun a compris d’où provient ses ressentis, que tout le monde peut en avoir indépendamment de son savoir professionnel, et que nous n’utilisons aucun outil de décodage, l’ambiance est à un échange très naturel. Les remarques sont plutôt du type : « nous avons pu cette fois parler de sujets sur lesquels d’habitude nous nous engueulions au bout d’une demi-heure ». Les participants ressortent euphorisés par la découverte personnelle d’un espace d’expression rarement utilisé, surtout dans le cadre de l’entreprise. En se rendant compte que tel collègue n’est pas qu’un obsessionnel du marketing ou un ayatollah des tableaux de bord, de nouveaux rapports se créent dans l’équipe.

Selfway - Pour nous aider à mieux comprendre votre méthode, pouvez-vous nous décrire quelques cas d'interventions ?
Laurent Ryckelynck - Il n’y a pas de séminaire type car même si le nouveau regard est le fondement de toute intervention, nous nous adaptons à la taille et à l’histoire de l’entreprise et de l’équipe. Il y a toutefois un dénominateur commun, c’est le projet commun. Mais il arrive qu’au départ il n’y en ait pas : l’entreprise a cru trop vite et personne n’a pris le temps d’en poser un. Parfois, nous mettons l’équipe en situation de réagir à un projet en rupture, très décalé par rapport à sa perception quotidienne, ce qui permet de déclencher de nouvelles envies de succès. Nous avons aussi rencontré cette ancienne start-up, dont le projet fondateur, confondu avec son business plan initial, n’était plus du tout d’actualité. Personne n’osait en parler. L’équipe a planché sur un projet sans aucun chiffre et chacun a pu exprimer ses frustrations en même temps qu’un désir inchangé –en réalité, plus mature- de réussir. Hasard du calendrier ou séduction d’un dynamisme retrouvé ? Quelques contrats, dont un très important, sont tombés dans les mois suivants. Comme quoi, parfois, en s’écartant un peu des chiffres, on les retrouve … améliorés !

Selfway - Les entreprises sont-elles aujourd'hui assez mûres pour s'ouvrir à ce type d'expérience ou plutôt avez-vous identifié une typologie d'interlocuteurs qui s'y montrent plus sensibles ?
Laurent Ryckelynck - Les entreprises ont compris qu’elles ont tout intérêt à réduire la schizophrénie de l’homme moderne, simultanément consommateur despotique et producteur tyrannisé. Sinon, comme l’indiquent de nombreux sondages, les salariés ne viennent plus entiers au bureau : ils laissent leurs désirs, leurs idées et une bonne part de leur énergie à la maison. Apporter la preuve que des capacités jusqu’alors considérées comme du ressort « privé » peuvent aussi être vécues dans le cadre du travail est essentiel. Les interlocuteurs les plus sensibles à notre démarche sont ceux qui ont réussi à reprendre la main sur le temps. C’est la véritable ressource rare aujourd’hui dans les entreprises, plus que l’argent. Et de ce point de vue, le calcul est simple : si l’investissement d’une journée d’une équipe permet d’améliorer son rendement au point d’en faire gagner deux dans les six mois qui suivent, c’est bien un ROI de temps de 100% sur la période, non ?

Selfway - Merci Laurent Ryckelynck pour ce voyage aux portes de l'entreprise sensible.

Le site de Togeth'art
Le site personnel et artistique de Laurent Ryckelynck

Posté par selfway le juillet 11, 2005 à 03:05 PM | Entretien avec Laurent Ryckelynck, Fondateur de Togeth'art dans Capital Humain, Interviews | Commentaires (0) | TrackBack

Entretien avec Eric de Rochefort, Fondateur et Président de Human Side Europe

Au fil de mes rencontres, je vous propose de découvrir la vision du capital humain de DRH, coachs, managers ou conseils. Débutons cette série avec Eric de Rochefort qui a fondé Human Side Europe, un cabinet de conseil en capital humain.

Selfway - Bonjour Eric de Rochefort, en quelques mots, décrivez-nous votre parcours.

Eric de Rochefort - Après avoir débuté ma vie professionnelle dans le domaine commercial au Credit Universel, puis médical aux Laboratoires Abbott, j'ai eu la chance d'accéder à des fonctions de management commercial aux Etats-Unis, puis de direction générale en Espagne chez KIS. A mon retour aux Etats-Unis ou j'ai vécu 12 ans, j'ai passé un an et demi dans le monde de l'entreprenariat, puis j'ai rencontré le fondateur de Human Side et j'ai eu beaucoup de mal à choisir entre ces deux domaines passionants: l'entreprenariat d'une part, la recherche et le conseil d'autre part.

Selfway - Pourquoi avoir décidé de faire du conseil en capital humain votre métier ?

Eric de Rochefort - En prenant conscience du fantastique gaspillage de talents qui avait lieu dans les organisations, ou plutôt en découvrant qu'il existait des solutions efficaces pour prévenir ce gaspillage. C'est ainsi que j'ai repris à mon compte la mission de Human Side: "la Performance par les Personnes".



Selfway - Le terme de "capital humain", issu des travaux de Gary Becker, est fréquemment employé. Peut-on aujourd'hui évaluer ce capital ?

Eric de Rochefort - Ce pourrait être fait de nombreuses façons possibles: par exemple X fois le coût de maintenance de ce capital -- ou la masse salariale annuelle (comme en termes financiers le rapport montant de la dette / service de la dette) plus tous les budgets de formation interne et externe. On peut aussi estimer le coût de remplacement ou le coût d'acquisition de ce capital: la somme de tous les coûts de développement d'une image propice à attirer l'ensemble des candidats, les coûts de recrutement, les coûts de chasse de tête pour les seniors, les coûts de développement des compétences et de la culture acquise par l'effectif en place, etc. En somme: que coûterait la nouvelle acquisition de ce capital s'il disparaissait du jour au lendemain?


Selfway - Ne devrait-on pas le valoriser dans le bilan de l'entreprise, comme l'est de plus en plus le "capital marque" ?
Eric de Rochefort - Si. non pas par attitude idéologique, mais simplement pour aborder son management avec un peu plus de rigueur, de discipline, et selon des pratiques dont le professionnalisme est plus en ligne avec les autres domaines du management. La plupart des dirigeants consacrent aujourd'hui encore dix fois plus de temps, d'intelligence et de ressources à traiter de questions techniques que de questions humaines. Pourtant de leur propre aveu ce sont bien celles-là qui sont pour eux les plus frustrantes et les plus imprédictibles.



Selfway - Le capital humain, jugé éminemment stratégique aux Etats-Unis, semble être là-bas un sujet d'intenses mobilisations. Qu'en est-il en Europe et en France ?
Eric de Rochefort - Du fait des habitudes culturelles, ce capital est aux Etats Unis plus volatile, plus fluide, plus mobile, il est donc approché avec plus d'attention. Cependant, lorsque la culture et les pratiques d'une organisation s'atrophient et se dérèglent, on assiste aux mêmes dérives (cf Dilbert). En Europe et en France, il me semble que beaucoup plus d'ingéniosité et de moyens sont encore accordés au marketing, à la logistique, à la finance ou à la stratégie commerciale qu'à la réalisation (ou au retour sur investissement) des actifs humains.

Selfway - Quelles actions concrètes proposez-vous aux entreprises pour améliorer leur capital humain?
Eric de Rochefort -  Nous faisons aussi bien de l'intervention directe (diagnostic de forces/pbs potentiels, de performance, résolution de conflit, identification de potentiel, planification de succession, développement d'équipe de direction etc.) que de la formation/certification à l'utilisation de notre technologie afin d'être nous-mêmes nécessaires le moins longtemps possible. Comme pour tous les actifs, qu'ils soient matériels, financiers ou intangibles, il est nécessaire pour pouvoir les réaliser, les faire fructifier et en assurer une bonne maintenance de les connaître et de les comprendre mieux qu'ils ne le sont aujourd'hui. Nous sommes ainsi intervenus en France dans le domaine financier chez AGF, UFF ou AXA, la maintenance automobile chez Speedy, la distribution chez Leroy Merlin ou les services informatiques chez Univers Informatique.

Selfway - Percevez-vous une typologie d'acteurs, entreprises ou managers, souhaitant faire bouger les choses ?
Eric de Rochefort - Oui, les acteurs qui font effectivement bouger les choses le font paradoxalement plus par économie et par pragmatisme que pour des raisons humanistes. Ce sont d'habitude des managers opérationnels. La nécessité d'une compétitivité bien comprise -- la focalisation de l'effort humain sur des accomplissements tangibles -- est un mobile plus puissant qu'un quelconque idéalisme ou idéologisme.


Selfway - Etes-vous néanmoins optimiste ? Voyez-vous des indicateurs favorables ?
Eric de Rochefort - Je suis effectivement optimiste mais je crois que c'est plus par atavisme. Je serais bien en peine de justifier pourquoi. L'évolution est lente, très lente. Il y a sur Terre des populations très hautement motivées et beaucoup plus pressées que nous de parvenir aux plus hauts niveaux de compétitivité. Aux Etats-Unis, l'un des grands débats ces derniers mois a par exemple été la migration d'une grande quantité d'activités de services -- notamment informatiques ou de call centers -- en Inde ou dans d'autres pays d'Asie du Sud-Est. Elles y sont produites non seulement dans un anglais parfait, non seulement pour un prix allant jusqu'à un quart ou un cinquième, mais aussi d'une bien meilleure qualité. Certaines villes ou services fédéraux ont désormais recours à cette nouvelle forme de délocalisation. Ce faisant, ces entreprises se positionnent ensuite sur des missions à plus forte valeur ajoutée, représentant un capital humain supérieur.

Selfway - Quels sont vos auteurs et courants préférés ?
Eric de Rochefort - Je suis très intéressé par la psychologie humaniste avec Maslow, Wilber, mais aussi la technologie et d'autres sujets passionnants comme par exemple la mémétique, le domaine du logiciel libre, la logique floue, les grandes traditions, ou l'histoire -- contemporaine ou ancienne.



Selfway - Selon vous, quels seraient les 3 livres que toute personne s'intéressant au développement de soi devrait lire ?
Eric de Rochefort - "The Farther reaches of human nature" de Abraham Maslow à paraître à la fin de l'année en français, le Yi King, et suffisament de biographies de grands hommes -- et femmes -- pour illustrer le meilleur et le pire dont est capable la nature humaine.


Selfway
- Merci, Eric de Rochefort, d'avoir partagé avec nous votre expertise du capital humain.

Posté par selfway le juin 13, 2005 à 05:33 PM | Entretien avec Eric de Rochefort, Fondateur et Président de Human Side Europe dans Interviews | Commentaires (0) | TrackBack